Bolsonaro, Trump, faut-il accuser la démocratie ?

Par Quitterie de Villepin, blogeuse, activiste démocratique.

 

Mais de quoi parlons-nous ? Est-ce que la démocratie ce sont vraiment les élections ? Le régime représentatif, délégatif ? Les partis ?

Ou est-ce que la démocratie, c’est simplement un idéal de vivre ensemble, de faire commun ?

Dans le premier cas soyons honnêtes et impitoyables sur le constat.
Trump aux Etats-Unis, Bolsonaro au Brésil, Orban en Hongrie, Nethanyahu en Israel, Erdogan en Turquie, Salvini en Italie, voici vers quoi tendent les régimes représentatifs, les régimes électifs.
C’est la fin, la faillite de cette ère dite des « démocraties occidentales ».
Autant le dire, avec autant de psychopathes aux commandes, additionnés aux dictateurs divers et variés, la fin de notre ère est proche…
Bien sûr ce soir nous pouvons accuser sans ciller les régimes électifs, les régimes représentatifs !
Bien sûr nous pouvons mettre au banc des accusés ces multinationales sans foi ni loi dont la seule règle est le profit au point qu’elles dictent leur loi aux États. Ce sont elles qui ont misé contre les générations contemporaines et les générations futures !
Ravages sur notre éco-système et prédation de nos communs, violences et guerres en tout genre, scandales humanitaires, sanitaires et alimentaires, exploitation des plus faibles, travail forcé, violences et oppressions sexuelles, évasion fiscale détournant les ressources de tous au profit de quelques-uns … la litanie de nos maux semble ne jamais devoir finir.
Et si le procès d’aujourd’hui est celui de l’incapacité des régimes représentatifs à endiguer ces maux ou à concilier le temps long de la nature et le temps court de la décision, et si le procès de ce soir c’est celui de nos régimes qui laissent des milliers de femmes et d’hommes se noyer au milieu de la Méditerranée, alors nous n’aurions aucun mérite à la faire condamner !

Mais pouvons-nous vraiment accuser la démocratie ?
Car, après tout, ce dont nous parlons souvent quand nous parlons de démocratie, ce ne sont que de simples procédures qui peuvent être abolies, changées, révisées, inventées.
Elles ne sont pas immuables !
En pensant que le travail était fini, nous avons tué l’idéal démocratique.
Ne faut-il donc pas plutôt nous accuser nous-mêmes de ce que nous avons fait de l’idéal démocratique ?
La démocratie, cette idée puissante, comme jamais aucune idée humaine n’avait été aussi puissante, cette idée qui nous dépasse, qui nous élève… cette raison, condition même de notre existence, d’apparaître à d’autres personnes et de décider pour nous-mêmes, profondément conscientes et conscients de notre humanité, de notre condition ordinaire, et donc égales et égaux quelques soient nos origines.
Soi à l’égal de l’autre. Singulier donc si différent. Tellement plus puissante que le « s’aimer les uns les autres », qui est une injonction intenable, impossible. Mais considérer l’Autre comme soi comme des facteurs de résolution d’un problème terrestre à un instant T, oui, ça c’est possible.
Cette façon de sortir du rôle de spectatrices et spectateurs pour être pleinement actrices et acteurs de nos vies et de nos destinées communes..
Ce qui est à la fois bien peu et déjà beaucoup.
Je le dis tout de suite : cet idéal démocratique ne saurait être mis en accusation.

Je n’ai vraiment réalisé que récemment combien nos « régimes occidentaux » avaient été construits par peur des gens, des foules.
Un dispositif pour étouffer la colère, étouffer l’élan vital à se déterminer des femmes et des hommes de chaque génération.
Un leurre qui n’a de démocratie que le nom.
Une fiction. Un fake comme on dit aujourd’hui : la grande supercherie de ce qu’on appelle la politics advocacy. Parler en notre nom. Parler au nom des pauvres, des femmes, des minorités, des gens.
Cette captation du pouvoir nous empêche d’être digne, de nous reconnaître nous-mêmes, de nous sentir légitimes. Puisque ces institutions ont été fondées sur la peur, elles soufflent, jouent et attisent la peur en retour, la peur de l’autre, la bonne vieille rengaine de la sécurité.
Notre problème réside dans le fait que les procédures qui régissent nos vies aujourd’hui font de nous des consommateurs du marché, de la politique, soumis à nos pulsions.
Et pas des contributeurs, contributrices d’une civilisation qui ne demande qu’à naître.
Mais encore une fois, les procédures sont faites pour être changées.
Si elles génèrent de l’impuissance, de la peur de l’Autre, de la compétition, du mal être, de l’incapacité à nous projeter, ensemble, alors le cadre n’est pas le bon. Il est obsolète.
Voilà où nous en sommes.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi il n’y a presque plus que des sociopathes dans les lieux de pouvoir ?
La quasi-totalité des gens sains d’esprit ont quitté les arcanes des pouvoirs et ont renoncé.
Les élu.e.s locaux sont épuisé.e.s, les militant.e.s sont épuisé.e.s, beaucoup d’entre elles et eux ne se représenteront pas, pareil dans toutes les zones d’engagement, l’épuisement et le découragement est partout.
Même des ministres demandent à partir des gouvernements par incapacité à faire de l’intérieur (pas le ministère…), c’est du jamais vu !
Et c’est partout dans le monde.

Si le pouvoir n’est plus dans les lieux de pouvoir, où peut-il bien être ? En nous ?
La démocratie c’est la vie, c’est un processus vivant qui est l’espace commun d’une interaction des êtres humains.
Et si on se penche sur la définition de l’écologie c’est la science des interactions entre les êtres vivants en un espace commun.
On voit bien leur langage identique des sciences de l’existence.
Il est impossible de ne pas penser ensemble la dignité humaine, la justice sociale, sans les conditions de vie liées à notre environnement.
Riches ou pauvres, nous sommes frappé.e.s de la même sorte par la pollution de l’air, des sols, des mers.
Si les riches qui polluent plus peuvent se payer temporairement des abris de survie, des bouteilles d’air pur, de l’eau propre et non polluée, des aliments non contaminés, les meilleurs médecins, les générations futures sont contaminées toutes, sans distinction.
Face à cette situation inédite dans l’histoire de l’humanité, comment avons-nous pu nous fonder sur des règles qui datent des siècles passés sans les remettre en cause, sans aller plus loin ?

Nous devons reconnaître notre profond désespoir face à notre idéal démocratique corrompu, dissolu intégralement dans le capitalisme néo libéral.
Ce capitalisme néo libéral est LE langage commun entre les dictatures et les régimes représentatifs. Il y a de quoi se poser des questions.
Sous une forme ou une autre, ce sont des régimes autoritaires.

Ils ne seront efficaces ni les uns ni les autres face aux changements climatiques.
Pour les mêmes raisons : ces régimes sont soumis au court-termisme, à la production des preuves symboliques de leur « pouvoir », en aucun cas à la nécessité de prendre des décisions pour le futur en profondeur.
Les uns comme les autres sont antihumanistes et sont la source de nos impuissances et par la même la disparition du vivant.
C’est pourquoi, en tant que procureure de la démocratie représentative d’un soir, vous ne ferez jamais de moi l’avocate d’une dictature verte appelée de leurs vœux par certains de mes camarades écolos.
Les changements doivent être choisis et nous devons renouer avec des succès collectifs.
Notre seule chance de survivre est de survivre ensemble.
La tâche est tellement immense que les victoires seront collectives ou ne seront pas.
Ces victoires ont été, sont et seront le fruit de travaux de gens ordinaires, sortis de la soumission volontaire.
La démocratie est d’abord un dialogue intérieur que nous pouvons développer en chacune, chacun de nous : de quoi suis-je responsable, qu’est-ce que je délègue, on ne peut pas tout contrôler seul, on ne peut se battre sur tous les plans, si nous sommes puissantes et puissants, nous ne sommes pas omniscients et omnipotents.
Nous sommes donc dans l’obligation de coopérer et de nous relier.
Si la première marche est « d’être ce changement que nous voulons voir dans ce monde » de manière individuelle, c’est la plus dure, la seconde est de le faire ensemble, de se coordonner, tout en cultivant nos singularités.
De générer à partir de l’affirmation d’un « Je » singulier, un « Nous » collectif pensant et agissant.
Pour construire ensemble les alternatives et, s’il le faut désobéir.
Nous le savons fort bien, à partir d’un certain moment, l’organisation, l’institution cesse de fonctionner pour son but initial, mais ne se préoccupe plus que de sa survie en tant qu’organisation. Voir la note pour la suppression des partis de Simone Weil.

Une phrase m’a profondément touchée, lue au détour d’un blog :
« Dans une société vraiment démocratique les êtres humains produisent les institutions dont ils ont besoin ».

Voilà notre responsabilité.

Ce n’est pas la démocratie qu’il faut accuser aujourd’hui !
Les accusé.e.s sont devant nous, parmi nous, c’est nous.
Qu’avons-nous fait de cet héritage ?
Nous l’avons figé, chosifié, nous n’avons pas compris que nous étions responsables, dépositaires de sa survie.
Nous n’avons jamais su, ou nous avons oublié, ou encore démissionné de la démocratie du quotidien, ce qui nous lie.
La démocratie étant incarnée par nous aujourd’hui, condamnons-nous collectivement aujourd’hui, et parce qu’il faut bien recommencer, invitons-nous, chacune et chacun d’entre nous à des travaux d’intérêts généraux :
Faire au moins une expérimentation démocratique cette année, que ce soit à l’école maternelle de nos enfants, dans une asso, dans son quartier, à la maison, dans nos immeubles, etc… peu importe.
Nous sommes comme des nouveaux nés devant l’idéal démocratique, nous ne l’avons jamais vraiment éprouvée.
D’où l’importance de l’école, de la façon dont nous élevons nos enfants et les générations futures.
Une mention supplémentaires pour les femmes de 2018. L’idéal démocratique a besoin de nous toutes. Légitimes.
Puisque nous avons toujours été exclues de ces procédures dont nous n’avons même pas écrit les règles, je nous demande collectivement d’écrire sur une page blanche et vierge quelles sont les procédures dont nous avons besoin pour être et devenir.
Au niveau d’un quartier, d’un village, d’une ville, d’un pays, d’un continent, du monde ! Introduisons-nous partout, aux conseils d’administrations des entreprises, à la CPI, créons des zones d’autonomie temporaires partout !

« La démocratie est un effort » comme le dit si bien Edouard Snowden. Oui ça coûte. Si facile de se résigner à la fatalité.

Qui aujourd’hui est encore prêt.e à faire un effort ? Comment ? Combien ?

Nous sommes celles et ceux que nous attendions.

 

Article paru sur Médiapart et publié avec l’aimable autorisation de l’auteure.
Retrouvez Quitterie de Villepin sur son blog Médiapart

 

 

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