Une exigence planétaire : reconquérir la démocratie

De Santiago à Beyrouth en passant par Alger ou Hongkong, une vague de protestations populaires secoue le monde. Ces mouvements doivent être soutenus pour déboucher sur un rééquilibrage en faveur du politique, du social et de l’environnemental.

Algérie, Chili, Irak, Liban, Egypte, Haïti, Equateur, Hongkong… Sous toutes les latitudes, des peuples sont entrés en révolte contre leurs gouvernants avec une concomitance qui pose question. « Dégagez ! », ordonnent-ils à leurs dirigeants sans pour autant proposer d’alternative claire. Les contextes sont évidemment fort différents. Des régimes autoritaires, mais aussi des démocraties néolibérales, sont visés, sans oublier la France, vieille République défiée par les « gilets jaunes ».

A Alger et au Caire, la contestation vise un Etat confisqué par l’armée, tandis que l’oppression spécifique de la Chine a fait exploser Hongkong. A Santiago, à Beyrouth et à Bagdad, la collusion entre le pouvoir politique et les forces de l’argent est rejetée, de même que l’assignation communautaire dans les deux derniers cas.

Mais les points communs entre tous ces bouillonnements populaires sautent aux yeux : non seulement les slogans et les méthodes – rassemblements de rue pacifiques, usage des réseaux sociaux –, mais surtout la rage contre l’accaparement du pouvoir et des richesses par une classe, une caste ou une mafia. L’élément déclencheur apparaît souvent comme une décision d’ordre économique a priori anodine, mais jugée insupportable. Au Chili, l’augmentation du prix du ticket de métro a servi de « goutte d’eau » ; en Equateur et en France, c’est l’augmentation des carburants ; au Liban, la facturation des communications WhatsApp a fait déborder la colère.

Des revendications de dignité et d’égalité

Dépourvus de leaders, non encadrés par une idéologie, ces soulèvements mettent tous en avant des revendications de dignité et d’égalité, réclament un « changement de système ». Paradoxe apparent : les manifestants dénoncent les inégalités liées à la mondialisation tout en bénéficiant de l’élan et de l’écho planétaire que donnent à leur révolte les échanges sans frontières et la perception du village mondial.

De fait, à l’instar du politiste Bertrand Badie, il est tentant d’analyser plusieurs des tremblements sociaux en cours en un « acte II de la mondialisation » et en une remise en question du néolibéralisme. La domination des dogmes économiques a imposé le « moins d’Etat » et le triomphe du marché a abouti à des inégalités abyssales, à l’affaiblissement des filets de protection sociale et à la collusion des élites politiques et économiques. Pas de promotion politique sans argent ; pas de mobilité sociale sans proximité avec le pouvoir politique. Ce « capitalisme de connivence » a privatisé, réduit les impôts des plus riches et augmenté la charge des démunis. La crise financière et le ralentissement économique, mais aussi la visibilité tous azimuts qu’offre Internet, ont rendu cette situation insupportable, accélérant le malaise des démocraties représentatives, tout en déstabilisant les régimes autoritaires.

Trente ans après la chute du mur de Berlin, qui avait pu apparaître comme le triomphe d’une conception du monde structuré par le marché, le vent de révolte semble annoncer un retour de bâton. Il faut se réjouir de ce changement d’époque et aider les mouvements en cours à éviter les pièges du nationalisme, à déboucher sur un rééquilibrage en faveur du politique, du social et de l’environnemental, mais aussi à des réformes fiscales compensant les inégalités de revenus, à des mécanismes de solidarité renouvelés, à la construction de corps intermédiaires réellement associés au pouvoir, à des Etats plus soucieux du bien-être des populations déshéritées que de la rente de leurs dirigeants. La voie est étroite et l’ambition immense, puisqu’il ne s’agit de rien de moins que de réinventer la démocratie. Mais c’est celle que montrent avec vigueur les rébellions en cours.

Editorial paru sur LeMonde.fr le 8 novembre 2019

 

Participez au débat