De l’extraordinaire médiocrité de certains dirigeants politiques.

par Yves Patte, sociologue.


Qu’est-ce qui expliquerait l’ « extraordinaire médiocrité » de certains dirigeants politiques ?
Depuis le début de cette pandémie, il ne se passe pas un jour sans qu’on se rende compte qu’un de nos dirigeants ou une de nos dirigeantes a pris de mauvaises décisions. Et je crois que ça vaut autant pour la France que pour la Belgique.

Du coup, beaucoup se posent cette question : comment est-il possible qu’on ait des gens qui semblent aussi incompétents, aux plus hautes fonctions politiques ?

Et chacun et chacune y va de sa réponse : du « tous pourris » à « tous pistonnés », lorsqu’on ne leur prête pas des intentions réelles de nous nuire.

Mais existe-t-il une explication plus sociologique ? 

Et bien OUI ! Et elle nous est fournie par Pierre Bourdieu. Il appelle même ça « la loi fondamentale des appareils bureaucratiques ». Et je vais essayer de vous l’expliquer rapidement.

Bourdieu explique cela dans deux petits textes qui sont, à mon sens, parmi les textes les plus intéressants écrits au 20ème siècle, pour comprendre la politique. Il s’agit de « La représentation politique » (1981) et « La délégation et le fétichisme politique » (1984), tout deux regroupés dans le recueil « Langage et pouvoir symbolique » (2001). 

En gros (avec mes mots), Bourdieu explique que les partis mettent aux plus hauts postes, leurs meilleurs soldats. Et ce sont leurs meilleurs soldats, non pas parce qu’ils sont plus compétents, plus intelligents, plus brillants… mais parce que ce sont leurs soldats les plus « fidèles ». 

Et pourquoi sont-ils leurs soldats les plus fidèles ? Parce que ce sont celles et ceux qui doivent tout au parti ! Et par conséquent, ils ou elles ne feront jamais un pas hors de la ligne du parti, ne le quitteront pas, ne se retourneront pas contre lui. 

Avec les mots de Bourdieu, ça donne (et si vous aimez l’écriture typiquement « bourdieusienne », vous allez aimer) : « l’appareil donne tout (et notamment le pouvoir sur l’appareil) à ceux qui lui donnent tout et en attendent tout parce qu’ils n’ont rien ou ne sont rien en dehors de lui. (…) l’appareil tient le plus à ceux qui tiennent le plus à lui parce que ce sont eux qu’il tient le mieux » (Bourdieu, 2001: 275).

Concrètement, cela signifie qu’on a plus de chances de trouver, aux postes de président ou présidente de parti, de vice-président ou vice-présidente, des personnes qui doivent tout au parti. Et ce sont ces mêmes personnes que les partis vont propulser aux postes de ministres, secrétaire d’Etat, etc… 

Bourdieu cite une phrase de Zinoviev, philosophe russe*, à propos de Staline : « Le principe du succès de Staline réside dans le fait qu’il est quelqu’un d’extraordinairement médiocre. » (source : « Les hauteurs béantes », 1976: 306). 

La formule est géniale : Staline était quelqu’un « d’extraordinairement médiocre ». Il se démarquait par sa médiocrité, et c’est cela qui a fait son succès politique. 

Zinoviev avait vu juste mais ne percevait probablement pas la dimension structurelle de son analyse : « l’institution investit ceux qui ont investi dans l’institution » (Bourdieu, 2001: 246)

Robert Michels (sociologue germano-italien des débuts du 20ème siècle, auteur de la fameuse « loi d’airain de l’oligarchie ») disait la même chose : « les conservateurs les plus tenaces d’un parti sont ceux qui en dépendent le plus ». 

Prenez l’exemple de la ministre belge de la santé : Maggie De Block, dont beaucoup demandent aujourd’hui la démission. Depuis le début de la crise, elle enchaîne erreur de jugement sur erreur de jugement. Et elle s’est mise une bonne partie du corps médical à dos. Alors qu’elle est pourtant elle-même médecin à l’origine. Comment est-ce possible ? Il faut lire ses interviews pour comprendre que c’est quelqu’un qui ne peut qu’être ultra-fidèle à son parti, l’Open Vld. Elle explique elle-même qu’elle a décidé de tout donner à ce parti, dans lequel son frère et son mari sont également investis. Son mari est le vice-président de la section locale de l’Open Vld et président du CPAS de Merchtem, où elle vit, et son frère en était le bourgmestre Open Vld, jusqu’aux dernières élections (de 2001 à 2018). 

C’est directement auprès de Guy Verhofstadt, président de l’Open Vld à l’époque, qu’elle s’engage en politique, et c’est plus tard Alexander De Croo, alors lui aussi président du parti, qui la nomme Secrétaire d’Etat à l’Asile, à l’immigration et à l’intégration sociale. Elle est aujourd’hui Vice-présidente du parti. 

Il faut bien comprendre qu’elle a tout donné à son parti, et son parti lui donnera tout. Peu importe ses erreurs et preuves d’incompétences. C’est une loi fondamentale des partis politiques 

Autre exemple belge dans le passé : Jacqueline Gallant, qui avait fait preuve d’incompétences hallucinantes, mais qui était un pur produit de son parti, qui avait repris le maïorat de son père, etc. Les « fils de… » et « filles de… » en politique ne sont souvent qu’une dimension de cette loi fondamentale des appareils : leur famille a tout donné au parti, le parti ne peut que tout leur rendre. 

Amis et amies de France, je vous laisse faire le même exercice avec vos dirigeantes et dirigeants…

 Mais alors, y a-t-il une solution ? Comment sortir de ça ?
Il faut faire ce qui est prévu depuis le début en démocratie : limiter le pouvoir. Et cela dans le TEMPS comme dans l’ESPACE. 

Dans le temps : la politique ne doit jamais devenir une profession pour laquelle on sacrifie tout, parce que ça doit toujours être une fonction TEMPORAIRE. Plus on limite les mandats dans le temps, plus on évite de se retrouver avec des petits soldats fidèles mais peu compétents.

Dans l’espace : quand bien même on se retrouverait avec quelqu’un d’incompétent aux postes-clés, il faut que ces décisions ne valent que pour un TERRITOIRE TRÈS LIMITÉ. 

Remarquez que ces deux limites amènent à donner moins de poids aux partis, ces appareils politiques très récents au final, et qui ne devraient pas être au coeur des démocraties.

Et c’est d’ailleurs pourquoi au niveau communal, le problème se pose moins. Les élus communaux sont souvent plus éloignés du coeur des appareils politiques (parfois ce sont des listes recomposées, dont le rattachement à un parti est plus distant : beaucoup de bourgmestres et d’échevins ou échevines sont un peu des élections-libres par rapport à leur parti national).
Une raison de plus de favoriser la DÉMOCRATIE LOCALE



Vous pouvez retrouver Yves Patte sur son blog yvespatte.com ou sur sa page facebook.


Réf. : Bourdieu, P. (2001). Langage et pouvoir symbolique, Paris : Seuil.

* à ne pas confondre avec Grigori Zinoviev, qui fut un temps proche de Staline avant de prendre ses distances, ce qui lui valu d’être arrêté et tué lors des « Grandes purges » des années ’30


Photo : Annie Spratt. Blond Ambition. Boris Johnson street art. London Street art Shoreditch.

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